Nous avons le plaisir d'annoncer la parution de l'article de Catherine d'Humières, reproduit ci-dessous avec l'aimable autorisation de l' éditeur :

"Une poésie mystique contemporaine. Le Livre d’heures du bois d’automne de Jean-Claude Masson", in Valentina Litvan (éd.), Littérature et sacré : la Tradition en question, Peter Lang, Berne, 2017.

   Ce volume des actes du colloque éponyme de l'Université de Lorraine, (tenu à Metz, en novembre 2014), interroge le sens et les "échos" de la Tradition dans les littératures européennes contemporaines, les "expériences du sacré" et la "notion de transmission".

   Les axes en sont : " Force mythique du sacré", "Poétique et prophétie du sacré", Langage et sacré", "Sécularisation et profanation".

 

Litt_sacre__Humie_res

 

Une poésie mystique contemporaine.

Le Livre d’heures du bois d’automne de Jean-Claude Masson[1]

Catherine d’HUMIÈRES

 

   En Occident, lier littérature et sacré, c’est s’inscrire dans une lignée remontant aux premiers temps du christianisme qui s'est dès le début considéré comme héritier d'une tradition hébraïque orientale, encore plus ancienne. Et donc, lier littérature, tradition et sacré, c’est bien se laisser emporter dans un courant qui a irrigué les millénaires qui nous ont précédés, et dont on peut espérer qu’il irrigue encore le nôtre, même si on a l’impression qu’il tient actuellement plus de la rivière souterraine, discrète et mystérieuse que du fleuve abondant et nourricier. L’ouvrage collectif dirigé par olivier Millet sur La spiritualité des écrivains (2008) démontre, par exemple,

de façon éclatante le poids du christianisme dans la spiritualité des écrivains français du Moyen-Âge à nos jours. L’intérêt de ces études est justement de prouver à quel point il a été intériorisé et transcendé dans l’œuvre de chacun, jusqu’à devenir partie prenante de la pensée la plus élaborée.[2]

   Si l’on s’en tient à la seule poésie française, on peut aller de la dévotion mariale des poètes médiévaux comme Gautier de Coincy, à la force du Verbe divin tellement prégnante chez Patrice de La Tour du Pin. Et c’est dans cette lignée, élargie à la dimension universelle, que le poète Jean-Claude Masson[3] inscrit son Livre d’heures du bois d’automne (Garamond, 2011). À travers cent cinquante poèmes où l’évocation de moments, de paysages et de lieux aussi différents que l’énigmatique Hyperborée enneigée ou les déserts immenses balayés par les vents, et la présentation de figures de sainteté, tant modestes et effacées que fort connues, il nous interpelle et nous invite à une réflexion profonde sur ce qu’est l’homme, sur ce qu’est devenu le monde qui nous avait été confié et sur l’indispensable quête de Dieu sans laquelle nous ne sommes rien. Par l’étude de cet ouvrage, nous tenterons d’envisager comment le poète, afin de résister à l’air d’un temps qu’il considère comme mortifère, entrecroise tradition et modernité pour permettre au souffle prophétique de clamer la force de l’esprit.

Du psautier au livre d’heures

   Parmi les ouvrages conçus pour aider les fidèles à prier et à méditer tout au long de l’année, le livre d’heures tient une place particulière. Successeur du psautier en usage pendant le Haut Moyen-Âge, il apparaît vers le XIIIe siècle et s’impose, en quelque sorte, pendant les deux siècles suivants, époque où des enluminures de grande beauté en illustrent certains comme les célèbres Très Riches Heures du Duc de Berry. Il tombera en désuétude à la Renaissance lorsque la dévotion aura, en fait, succédé à la piété, comme le fait remarquer Régine Pernoud, reprenant une remarque d’Émile Mâle : « au cours du Moyen Âge, on voit la piété succéder à la Foi et la dévotion à la piété »[4].

   L’usage des psautiers correspondrait donc à la grande époque de foi du Haut Moyen Âge. « Aucun livre biblique n’était utilisé aussi fréquemment au Moyen Âge que le psautier, dont les cantiques et les hymnes servaient à la liturgie officielle comme à la dévotion privée »[5]. Il était à la base de toute culture et on l’employait, par exemple, comme support pour l’apprentissage de la lecture.

   Le psautier comprend exclusivement le recueil des 150 psaumes de l’Ancien Testament, dont une bonne moitié est attribuée au roi David. Le chant des psaumes a constitué depuis les premiers temps chrétiens le fond de base de la sainte Messe et des prières monastiques. Les psautiers sont attestés dès l’époque carolingienne et leur récitation servait aussi à la dévotion des fidèles.[6]

   C’est donc tout d’abord dans la tradition du psautier que s’inscrit le Livre d’heures du bois d’automne de Jean-Claude Masson dans la mesure où il est composé de cent cinquante poèmes qui répondent d’une certaine façon aux cent-cinquante psaumes. De même, la longueur variable des psaumes, et de leurs strophes puisqu’ils ont très tôt été présentés sous forme de poèmes, ainsi que la versification totalement libre de leur traduction française permet au poète de s’en inspirer pour proposer une œuvre originale volontairement inscrite dans la tradition biblique.

  En effet, comment ne pas entendre l’écho du psaume 58 (59) :

 

Délivre-moi de mes ennemis, mon Dieu ;

de mes agresseurs protège-moi. […]

Le soir, ils reviennent :

comme des chiens, ils grondent,

ils cernent la ville.[7]

 

  dans le poème 63 :

Délivre-moi des artisans du mal :

ils reviennent au soir, grondent comme des chiens.

La lune est une vitre mate, une tache sur la chaussée […]. (75)

  ou celui du psaume 92 (93) :

 

Plus que la voix des eaux profondes,

des vagues superbes de la mer,

superbe est le Seigneur dans les hauteurs.

Tes volontés sont vraiment immuables : […]

Seigneur pour la suite des temps.[8]

  dans le poème 29 :

 

Ta voix est suspendue sur les eaux frémissantes,

c’est elle qui parfois tonne, forge l’éclair et foudroie

l’olivier,

déracine les cèdres, dévaste la futaie.

De la main de l’Éternel tombe le temps. (37)

 

   En réalité, si la forme de ces cent cinquante poèmes peut être clairement assimilée à celle des psaumes, ils n’en reprennent pas tous les thématiques, et c’est en cela que l’ouvrage s’inscrit dans la très riche tradition des livres d’heures.

L’association d’un livre d’heures et d’un psautier dans un même ouvrage n’a rien d’exceptionnel. Au Moyen Âge, le psautier, dont les chants et les hymnes de lamentations et de prière, de louange et de grâces n’entraient pas seulement dans le cadre de la liturgie, mais servaient aussi dans celui des dévotions privées, peut donc être considéré comme le précurseur du livre d’heures.[9]

   En effet, ce dernier apparaît plus tardivement et sera très en vogue du XIIIe au XVIe siècle. Son usage s’est amenuisé ensuite quoique nous en ayons trouvé un datant de 1830, sans illustration sauf en page de garde, intitulé Heures nouvelles à l’usage du diocèse de Clermont et

 contenant les Actions de la journée pour vivre selon Dieu, les Messes des Principales Fêtes de l’année, l’Office de la Vierge, [une] méthode pour l’Oraison mentale, etc. Nouvelle édition, mise dans un meilleur ordre et augmentée des Offices de la Semaine Sainte et autres prières.[10]

   Ce qui fait le charme et la singularité du livre d’heures, c’est que son contenu n’est pas fixé à l’avance et qu’il dépend de son commanditaire-utilisateur :

Livre à usage privé, [il] se distingue par sa grande liberté de composition et de contenu : à la demande du client n’importe quel texte profane pouvait y être inclus : extraits de traités philosophiques et médicaux, et même fragments d’ouvrages littéraires. Le livre d’heures, comme la Bible familiale, était conservé avec soin, il se transmettait par héritage de génération en génération, il servait à apprendre à lire aux enfants. Les propriétaires laissaient dans les marges des notes sur les événements familiaux les plus marquants, les dates solennelles. Il n’est pas surprenant que le livre d’heures devienne le livre le plus courant du bas Moyen Âge.[11]

   Régine Pernoud montre, par exemple, combien les Grandes Heures d’Anne de Bretagne reflètent les dévotions et les goûts particuliers de la reine en mettant en relief le choix de certaines figures féminines de sainteté et la présence d’éléments naturels dans les enluminures. De même, le texte des Heures de Stephan Lochner –autre exemple– « outre un calendrier, comprend les heures mariales, les psaumes expiatoires, l’office des morts et un nombre inhabituellement grand de prière à l’adresse des saints »[12]. Si les psaumes sont toujours bien présents, ils ne constituent plus un bloc distinct, et sont disposés au gré des lectures correspondant aux heures canoniales[13] qui sont au cœur de l’ouvrage.

Le livre d’heures est un livre de prières à l’usage des laïques ; typologiquement, il est dérivé du bréviaire[14]. À la différence de celui-ci, il s’organise le plus souvent indépendamment de l’ordre de l’année liturgique. Souvent décoré d’une profusion d’illustrations, ce best-seller du haut et du bas Moyen Âge contient généralement un calendrier où figurent les fêtes christiques et mariales ainsi que les fêtes des saints, régionales ou supra-régionales, puis des passages des évangiles ; ensuite le noyau central, l’office marial, c’est-à-dire les prières à la Vierge Marie ; enfin les prières de l’office de la Sainte Croix, du Saint-Esprit, un office de la Passion et un office funèbre.[15]

   C’est sans doute la diversité de cet assemblage et la possibilité de modulation des choix, qui ont retenu l’attention du poète et l’ont incité à donner à son ouvrage le nom de livre d’heures. Ce faisant, non seulement il l’inscrit dans la lignée d’une grande et belle tradition, mais, en outre, il se laisse le loisir de proposer un ouvrage atypique, un ensemble de textes qui lui ressemble intimement. Parmi les cent cinquante poèmes, on retrouve, outre des invocations et des prières dans la plus pure tradition des psaumes, l’évocation de très nombreuses figures de sainteté et de quelques temps forts de la Passion du Christ, de multiples allusions à la vie monastique réglée par les heures canoniales, beaucoup de réflexions, parfois très amères, sur l’état de notre monde moderne incapable d’accorder à la transcendance la place qu’elle devrait avoir, et enfin quelques visions mystiques ou prémonitoires qui donnent une belle ampleur à l’ensemble de l’ouvrage. Ces poèmes oscillent constamment entre l’attachement à une tradition dont la splendeur n’est plus à prouver et une modernité ténébreuse traversée de fulgurances.

Chemins de sainteté

   La présence des saints est fort importante dans les livres d’heures. Ils tiennent une place centrale dans le calendrier initial, et la dévotion des chrétiens envers eux n’est plus à démontrer. C’est la Réforme qui en sonnera le glas, du moins en partie et elle correspond à l’époque du déclin du livre d’heures. En général, outre le calendrier, on y trouve généralement des invocations aux saints, des demandes d’intercession et, parfois, le récit de leurs vie et miracles, souvent tirés de la Légende dorée de Jacques de Voragine (XIIIe) qui est également l’une des sources de Jean-Claude Masson. Par ses choix de figures de sainteté, aussi subjectifs que dans les ouvrages médiévaux où ils correspondaient aux dévotions particulières de l’utilisateur, privilégiant par exemple des saints locaux, ou ceux dont les membres de la famille portaient le nom, le poète a voulu mettre en scène des saints de toute sorte : d’Orient comme d’Occident, du Septentrion aux rives sud de la Méditerranée, des Apôtres eux-mêmes à la mystérieuse petite Jeanne de Marcigny, sainte imaginaire de toute humilité. De la sorte, l’auteur balaye l’ensemble de la chrétienté. C’est ainsi que l’on retrouve, entre autres, Cyprien de Kiev, Jean Climaque, Mélanie la Romaine, Macaire l’Égyptien, Augustin d’Hippone, Hildegarde de Bingen, Césaire d’Arles, Jean à Patmos, Hadewych d’Anvers, Jérôme le Dalmate, Ambroise de Milan, Thérèse d’Avila, Claire d’Assise, Agnès de Prague, Albert de Souabe, Élisabeth de Hongrie, Catherine de Gênes, Bernard de Clairvaux, etc.

   Néanmoins, en reprenant ces figures de saints, dans leur extrême diversité, le poète en propose une vision originale, déjà adoptée dans Les Saisons brûlées. Tombeaux pour un siècle[16] dont tous les poèmes étaient dédiés à un poète du XXe siècle, chacun étant pris, comme l’a souligné Juan Goytisolo, dans « un moment précis –souvent dramatique– de leurs vies. […] Ce qui aurait pu devenir un traité sur le destin du poète au XXe siècle, se transmue en fulgurance, grâce à l’alchimie de Jean-Claude Masson »[17]. C’est cette même fulgurance que l’on retrouve dans l’évocation des saints du Livre d’heures du bois d’automne. Considérés dans un moment précis de leur existence, souvent décisif, d’ailleurs, comme saint Jean de la Croix lors de son emprisonnement à Tolède où il composa sa première œuvre poétique :

 

Mais Jean dans l’obscur compose le Cantique

spirituel, tandis que ses geôliers mendient vainement

le sommeil. « Jusqu’à toi vient toute chair, Seigneur,

avec ses œuvres de mort », lui remonte à l’esprit. (86)

 

  ou lorsque saint Pacôme institue les heures canoniales destinées à régler toute vie monastique :

 

Et Pacôme reçut la règle de l’Ange :

douze chants dans la nuit, douze dans le jour.

L’apôtre jeta l’ancre au pays de Thèbes […]

pour y prier les heures avec ses compagnons. (21)

 

  ou encore sainte Hildegarde unissant cueillette des fleurs médicinales qui feront l’objet de son traité et réflexion mystique :

 

« La pure joie se conjugue au présent », pense-t-elle

en voyant l’ancolie aux éperons bleus

(dont la teinture protège de la fièvre), […].

Elle s’interrompt : il est midi pile ;

d’un pas vif, fraiche comme un gardon,

Mère Hildegarde rentre chez ses filles. (60-61)

 

   Gaston Bachelard désirait qu'on se rende « compte que l’expérience immédiate du temps, ce n’est pas l’expérience si fugace, si difficile, si savante, de la durée, mais bien l’expérience nonchalante de l’instant, saisi toujours comme immobile »[18]. Il précise même, à la fin de L'Intuition de l'instant, que « toute la force du temps se condense dans l'instant novateur où la vue se dessille, près de la fontaine de Siloë, sous le toucher d'un divin rédempteur qui nous donne d'un même geste la joie et la raison, et le moyen d'être éternel par la vérité et la bonté »[19]. Et c'est bien là la démarche de J.-C. Masson[20] lorsqu'il cherche à capter un instant de vie, comme un temps suspendu, revécu pour l’éternité. Pour cela il jongle avec les indications temporelles :

 

Cyprien de Kiev nous écrivait hier

que l’icône secrète a quitté Vladimir. (13)

 

  et le temps des verbes qui permettent, à volonté de rapprocher ou d'éloigner l'action envisagée :

 

Césaire ouvre l’Apocalypse au hasard […]

Et l’ange de Jean a souri à la croisée

du transept, […]. (66)

 

  Même les plus hautes réflexions théologiques sont placées dans un contexte spatio-temporel propice au développement de la pensée :

 

Cependant qu’il pleuvait sur Bethléem,

à Rome Augustin foulait le forum de Trajan.

J’ai trouvé, songeait-il, le chaînon manquant,

le terme que je poursuis depuis mon baptême

par Ambroise à Milan : mon premier

est naître dans le Père, mon second connaître avec le Fils,

mon tout reconnaître par l’Esprit.[…]

Le temple de Saturne étendait la grille

de son ombre sur la multitude. (70)

 

  et il en est de même pour les expériences mystiques, mises en situation, en quelque sorte :

 

« À quoi penses-tu mort, ô mon Christ,

pourquoi ce voile de nuit close

tombe-t-il sur ton front ? », écrit-il

en quittant son bureau de l'université […]. (115)

 

   Cette démarche poétique originale, en se détournant du style hagiographique des vies de saints où elle prend pourtant sa source, renouvelle la dévotion rendue à ceux-ci en la remplaçant par une approche à la fois plus intime et plus spirituelle des grands modèles présentés aux fidèles depuis des siècles. En outre, pour rappeler que la règle de saint Pacôme divise la journée en deux fois douze heures, chaque douzième poème (12, 24, 36, 48 etc.) fonctionne comme une pause rendue par l’utilisation particulière de l’italique, ce qui marque une volonté de modernisation formelle. Ce faisant, le poète actualise le concept même de livre d'heures tout en en respectant les aspects fondamentaux.

   Ainsi, de nombreux poèmes évoquent la vie monastique, ce qui est logique puisque les heures canoniales étaient d’abord prévues pour les monastères où « la vie s’organisait autour de la récitation de l’office aux heures canoniques [ sic] de la journée réservées à la prière, depuis les matines avant le lever du soleil jusqu’aux complies après la tombée de la nuit »[21]. La vie monacale s'organisa au cours du IVe siècle à l'initiative de saint Pacôme que nous avons évoqué plus haut et qui en fixa la règle reçue directement par un ange, selon la légende.

   À la différence des anachorètes qui vivaient dans leurs cellules sans règle commune et sans supérieur, les moines de saint Pacôme étaient astreints à la même manière de vivre et obéissaient au même chef. Ils se livraient au travail manuel et à l'étude de la Sainte Écriture.[22]

   Ce sont bien ces éléments que l'on retrouve, dans le Livre d'heures du bois d'automne :

 

C'est le dixième été depuis notre fondation

et la terre est clémente,

les greniers, le cellier sont repus comme nos troupeaux, […]

Nous avons entrepris de copier la Vie

du roi des Francs Charles, […].

celui qui fortifia la marche d'Espagne contre

l'infidèle […] :

Loué soit-il sous l'œil de l'Éternel. (48)

 

   Et, comme pour l'évocation des saints, l'auteur promène son lecteur dans des lieux aussi différents que la mer d'Iroise, le Mont Athos, le lac de Constance, l'embouchure de l'Escaut, les marais de Vendée, avec une mention spéciale pour quelques célèbres abbayes (Citeaux, Jumièges, Lérins, Moissac, Richca, Silos…) ce qui ne l'empêche pas d'en citer aussi de plus modestes, cachées au fond des Ardennes ou de l'Auxois, près d'Arles, de Séville ou de Sienne.

   Le poète nous fait également pénétrer dans le quotidien des monastères en privilégiant des lieux marqués, comme le scriptorium ou le réfectoire, entre autres :

 

Elle dit un soir en salle capitulaire :

Sœur Germaine, si le Seigneur avait entretenu

le jardin originel come le nôtre par vos soins,

Adam et Ève nous auraient épargné la chute […].

La cuisine aussi […] est un modèle, […].

Nous pensons le contraire de la bibliothèque,

sœur Alberte : le garde-à-vous des livres sous la poussière

n'incite guère à l'étude, mais l'ordre est sauf, ma foi. (139)

 

   et des instants précis parfois en lien avec les fêtes liturgiques comme Noël, ou, le plus souvent, avec les heures canoniales, même si cela n'a rien de systématique :

 

À mes côtés Luc écrase le pampre de tout son poids, […]

nos jambes sont mauves jusqu'au genou, […]

J'entends pleuvoir doucement sur le toit du pressoir […].

La cloche noire sonne le salut. (83)

 

Nous avons asséché les marais de Vendée

en chantant de prime à none, tantôt

pestant, suant, saignant dans les fossés. (92)

 

   Ce parti pris narratif, finalement, qui alterne avec des moments d'oraison et de mysticisme ne remet jamais en question la tradition, au contraire, Jean-Claude Masson s'approprie celle-ci, l'utilise au plus près et la transforme, la transcende, la rajeunit en quelque sorte. Il s'inscrit bien dans une véritable filiation : il revendique un héritage transmis par des siècles de foi puissante, le fait sien et l'actualise tout en préservant l'élan vers le haut qui en fait la splendeur.

Un souffle prophétique

   Enfin, même quand ils évoquent des figures de sainteté fort anciennes, beaucoup de ces poèmes traduisent le regard, fort sévère, que le poète porte sur notre monde actuel, ses dérives, son éloignement de l’idée même de transcendance :

 

Et le Styx précipite ses flots de fer

sur nos terres d’où fut banni tout souvenir

d’un plus haut destin. Des ballots d’ivraie :

tels sommes-nous, traîtres à nous-mêmes,

larbins de l’or qui verse le poison quotidien

à notre pain. (13)

 

Dans l’absence à nous-mêmes,

comment nous tourner vers toi ?

Arrimés à des riens

avides nous guignons encore la rive

qui se dérobe sous nos doigts

mercenaires du néant d’or. (11)

 

   Pour Jean-Claude Masson, en se détournant de ce qui a fait sa grandeur, et notamment de ses racines chrétiennes, en oubliant jusqu’au souvenir de l’Eden, en refusant la quête fondamentale du Graal, notre monde se plonge volontairement en enfer, esclave d’une inextinguible soif de richesse qui ne peut laisser de place à l’éclosion d’une véritable humanité. Piégés par le « festin d’impiété » (9) auquel nous sommes conviés, oublieux du passé qui nous a construit, nous devenons prisonniers d’un temps immobile qui nous angoisse, insensibles au

 

[…] visage empreint dans un suaire

[qui] décline les trois temps comme un présent serré

dans la paume d’une main sûre, comme un passé

qui se coule au centre du miroir et gèle

aussitôt l’image, comme un futur

qui se retournerait, un doigt sur la bouche,

invitant à le suivre en écartant les murs. (163)

 

   Car le temps est un élément primordial du Livre d’heures du bois d’automne. Le titre lui-même en est une bonne indication puisque, au delà des références aux heures canoniales –le temps de Dieu–, il mélange le temps cyclique des saisons –le temps de l’univers– et l’écoulement linéaire de l'existence humaine. Or, d'après le poète, en rejetant l’héritage ancien qui a construit notre civilisation, en reniant notre passé, nous nous enfermons dans un présent d’angoisse qui nous confronte sans cesse à une finitude sans espoir. En nous détournant de notre passé chrétien, en refusant de voir les beautés qu’il a produites, nous avons renoncé au futur de rédemption qu’il proposait.

   Tout au long de son ouvrage, Jean-Claude Masson, reprenant le rôle des prophètes de l’Ancien testament, exprime son amertume face aux idéologies mortifères que notre société, « la race de Caïn », porte aux nues :

 

Emplis de morgue, campés sur notre impiété,

fiers de nos fers, et de nos fils rebelles,

nous avons souillés le regard sur toute chose. (20)

 

C’est que le fils d’Adam s’est dit son propre maître :

de sa langue enflée, débordant de superbe,

il a bravé la voûte étoilée, de rage

il a blasphémé, puis s’est façonné une catin

pour idole. Au lieu de l’argent sept fois décanté

de ta parole, il a échangé l’or lustral

contre un puits simulé par les sables vibrants,

une poignée d’ivraie dispersée par le vent. (21)

 

  Refus de la transcendance, course à l’assouvissement de tous les désirs, valorisation des appétits les plus bas, la superficialité moderne, par son horizontalité obstinée, en oublie l’âme dont la survie exige la verticalité, une tension vers le plus haut, le plus beau :

 

L’âme au lieu de miel se repaît de son,

de bas morceaux,

aux gemmes dans le tamis nous préférons

les grains de poussière dans le rayon,

le chemin se perd de vue à surveiller

le train de mules,

comme le chandelier nous distrait de la flamme

et le lustre de la lumière.

Tout avoir se dévore soi-même. (26)

 

   Là est l’essentiel, pour le poète : la possession, l’importance de l’avoir, ce qui fait l’essence de la société de consommation, pousse vers un néant existentiel qui empêche non seulement le désintéressement, mais également la contemplation, la hauteur, tout ce qui permet la sublimité de l’être.

 

[…] La langue du monde est comme la boue

des ruelles, sa pensée pendue à sa propre corde.

La pensée mondaine appâte comme une cage

dorée, elle nous attèle à sa houe qui laboure

le sable. Le verbe ne peut naître que du non-connaître,

[…].

C’est dans le rien de l’âme que s’allume la flamme,

C’est dans l’abandon que s’étançonne le chant. (28)

 

   Néanmoins, il ne s’exclut pas pour autant de ce monde en perdition, il en fait bien partie et a conscience d’avoir participé à ce mouvement vers le bas qui provoque en lui un terrible sentiment d’échec et une lourde responsabilité :

 

[…] Nous avons confondu l’art et la manière,

le fond et la façon, le terme et le chemin.

Avec l’impie nous avons répété : Comment saurait-il ?

[…] Et nous avons topé dans la main de l’ennemi,

bafoué notre image avec le mécréant.

Nous avons siffloté le refrain du cynique […]

Nous avons tendu, invisibles les chaînes

qui nous entravent, tant nous avions peur d’être libres.

Et le monde s’est mué en machine de malheur. (93)

 

   Et c’est justement la conscience de la dégradation vertigineuse de notre monde qui le pousse à clamer la force de l’esprit, rejoignant ainsi la démarche des prophètes qui, à partir d’un constat extrêmement pessimiste des actions du peuple auquel ils appartenaient, proclamaient qu’il était toujours possible de rectifier ses erreurs, de redresser un comportement déviant, de se détourner des sources sans eau et des soleils noirs, pour revenir à la lumière, à l’eau vive et à la vie de l’Esprit :

 

[…] Notre liberté, c’est la bougie sur la table :

plus elle semble nous éclairer, plus elle disparaît

en fumée. Car nous n’avons choisi ni la cire

ni la mèche, nous n’avons pas jeté la flamme vive

au monde pour que l’âme se consume à la chaleur

divine, et que le cœur se fonde au creuset de l’Unique.

Nous sommes les exilés du futur antérieur. (145)

 

[…] ainsi reverdira la croix du Sauveur

quand chaque chose aura vu sa métamorphose. (118)

 

   C’est bien pour cela qu’en même temps il s’inspire des grands mystiques qu’il met en scène dans ses poèmes et, de la sorte, au milieu de tant de pessimisme, il rallume l’étincelle de l’espoir :

 

« Le verbe n’est pas le vêtement, mais la chair

et le sang de l’esprit », disait-il.

La parole divine est une lampe sur nos pas

comme le mot précède la chose

comme l’oiseau a précédé le nid.

Ce sont les arbres qui étançonnent

l’espace, comme les poissons de mer portent le poids

de la nuit. Le Verbe est la moelle de l’univers

comme l’impie en est la rouille (150)

 

   Par son art poétique, Jean Claude Masson parvient à sublimer son dégoût de la dérive et de la médiocrité de notre société, décrite, par exemple, de façon très explicite dans les Carnets de la guerre secrète (Garamond, 2009), pour proclamer la certitude d’une voie salvatrice, exigeante et féconde, mais cachée, secrète, à l’image de la petite sœur tourière, Jeanne de Marcigny, dont l’humble présence clôt et ensoleille le Livre d’heures du bois d’automne.

Conclusion

   En conclusion, nous aimerions revenir à la forme du livre d’heures, et faire allusion à une autre tradition liée à l'expression du sacré, celle des enluminures qui sont à l’origine de leur célébrité actuelle et qui, en général, tenaient une grande place dans l’ouvrage en question :

Du XIIIe au XVIe siècle, les livres d’heures modestement décorés, mais souvent aussi enluminés luxueusement, ont été l’expression de la piété personnelle du commanditaire, non sans un caractère démonstratif souvent affiché, satisfaisant à un besoin de mise en scène.[23]

 

  Dans les Heures de Turin-Milan, par exemple,

 

la composition des illustrations est la même pour toutes les pages […] une miniature de grand format, sous laquelle une initiale historiée introduit quelques lignes de texte […], sous lesquelles apparaît un bas de page, petite enluminure d’accompagnement au bas de la page, tous ces éléments étant encadrés et reliés par une bordure décorative gracile.[24]

 

   Dans le Livre d’heures du bois d’automne, certains poèmes, très visuels, fonctionnent comme des enluminures, comme s’ils avaient « attrapé » un moment magique, une scène particulière, notamment lorsqu’ils se réfèrent à la création du monde :

 

Sur les montagnes se tenaient les eaux claires,

un cèdre immense plongeait ses racines

dans le ciel, ses frondaisons dans la mer

aux vastes bras se reflétaient, les poissons

glissaient parmi les feuilles nacrées,

près des sources de soufre et buissons de corail. (132)

 

   Ainsi, sous cet aspect là aussi, la modernité de la forme poétique s’inscrit en tout point dans la continuité d’une tradition artistique et religieuse qui a donné des chefs d’œuvre inégalables et inégalés. Reprenant de façon singulière tout ce qui fait l’essence du livre d’heures, Jean-Claude Masson revendique une filiation en profondeur, la continuité d’une histoire où la transcendance était source de beauté et d’élévation. C’est pourquoi nous proposons le poème 113 comme « illustration finale »  de cet article consacré au Livre d’heures du bois d’automne :

 

L’hortensia bleu sous les ardoises, la flamme

rousse de l’arbrisseau tranquille au coin du mur

et du bois de hêtres, le chemin creux tout au bout

de septembre et du vent tombé,

sont enclos dans la fenêtre.

Un petit nuage s’y glisse incognito

et vogue sous le verre

dans un précipité de silence

étonné:

Dieu créa le monde en automne. (133)

 

 

 



[1] J.-C. MASSON, Livre d’heures du bois d’automne, Paris, Garamond, 2011. Dans cet article, les numéros de pages indiquées à la fin des citations se réfèrent uniquement à cet ouvrage.

[2] C. d’HUMIÈRES, « La littérature française au souffle de l’esprit », compte-rendu publié sur Acta Fabula le 1° décembre 2009, à propos de La Spiritualité des écrivains, O. Millet, éd., Travaux de Littérature, n°XXI, Genève, Droz, 2008. http:/www.fabula.org/revue/documents5333.php

[3] J.-C. MASSON, poète, essayiste et traducteur, est né à Liège (Belgique) en 1950 et vit à Paris depuis 1986. Pour plus de renseignements cf C. d’HUMIERES, Notice sur « MASSON Jean-Claude » in Passages et ancrages en France. Dictionnaire des écrivains migrants de langue française (1981-2011), Paris, Honoré Champion, 2012, p.596-598.

[4] R. PERNOUD, Les Grandes Heures d’Anne de Bretagne, Genève, Crémille, 1989, p. 12

[5] I.F. WALTHER et N. WOLF, Chefs d’œuvre de l’enluminure, Cologne (Allemagne), Taschen, 2005, p.90

[6] Ibid., p.24-25

[7] Nouveau Testament et Psaumes, Paris,  Éditions de l’Emmanuel, 1997, p.512-513

[8] Nouveau Testament et Psaumes, op. cit., p.555

[9] I.F. WALTHER et N. WOLF, op. cit., p.286

[10] Heures nouvelles à l’usage du diocèse de Clermont, Clermont-Ferrand, Pellisson, 1830, p.3

[11] E. ZOLOTOVA, Livres d’heures. Manuscrits français du XVe siècle, Paris, Ars Mundi, 1991, p.18

[12] I.F. WALTHER et N. WOLF, op. cit., p.318

[13] « Les heures canoniales comprennent vigiles (grande prière de la nuit), laudes (grande prière du matin), puis prime, tierce, sexte, none (les quatre petite heures canoniales des première, troisième, sixième et neuvième heure du jour), vêpres (la grande prière du soir), complies (dernière heure de l’office qui se récite le soir). », Ibid., p.25

[14] « Dans un premier temps, le bréviaire fait office de catalogue des chants qui devaient être chantés lors des prières des heures canoniales, mais il devint bientôt le livre contenant les chants eux-mêmes ainsi que les textes des prières, les hymnes et les antiennes. Dans l’usage, le bréviaire est conçu exclusivement pour le clergé. », Ibid.

[15] Ibid.

[16] J.-C. MASSON,  Les Saisons brûlées. Tombeau pour un siècle, Paris, Garamond, 1999. Réédité dans L'Ancre des songes, Paris, Garamond, 2007

[17] J. GOYTISOLO, « 91 poèmes sur le siècle qui expire », in Le Carnet et les instants, n°117, mars-mai 2001, p.7. Traduction d’un article paru en octobre 2000 sur le site Letras libres.

[18] G. BACHELARD, L’Intuition de l’instant, Stock, Paris, 1932, p.34

[19] Ibid., p.96

[20] Voir à ce propos : C. d'HUMIÈRES, « La modulation du temps dans l'œuvre poétique de Jean-Claude Masson » à paraître dans Les Temps du livre, A. Milon et M. Perelman, éd, Nanterre, Presse Paris-Ouest, 2015.

[21] R. WATSON, Les Manuscrits enluminés et leurs créateurs, traduction de Laurence Seguin, Gap Éditions Grégoriennes, 2004, p.90

[22] P. POURRAT, Des origines de l'Église au Moyen Âge, volume 1, La Spiritualité Chrétienne, Paris, Librairie Lecoffre, 1943. p.133

[23] I.F. WALTHER et N. WOLF, op. cit., p.25

[24] Ibid., p.239